Xihongshi

Mes tomates, mes bouquins et moi

05 septembre 2006

Mao, la Chine et moi

Je suis en train de regarder le reportage sur Mao (sur Arte), et des tas d'idées me passent par la tête. Encore une bouffée de nostalgie chinoise... J'ai adoré vivre en Chine, je m'y suis sentie pleinement moi, peut-être parce que je vivais seule pour la première fois, peut-être aussi parce que partir en terre inconnue permet de faire ressortir des aspects de sa propre personnalité qu'on ignorait. Le jour de mon départ, j'étais triste de quitter ma famille et mon homme, j'ai pleuré pendant pratiquement tout le trajet (même en avion, c'est long), mais j'avais terriblement envie de découvrir ce pays, dont j'avais commencé à apprendre la langue à l'âge de treize ans. Et cette sorte de déchirement ne me quitte malheureusement plus.

Je me souviens d'une conversation avec ma mère et ma grand-mère, ce devait être il y a deux ans environ, juste avant mon nouveau départ pour un stage de trois mois. Nous étions allées manger toutes les trois dans un restaurant vietnamien et la soirée avait été très animée. Ma grand-mère nous avait raconté des tas d'anecdotes sur mon grand-père que je n'ai pas connu, et pour une fois, elles étaient inédites (j'ai toujours adoré écouter les histoires de ma grand-mère, mais certaines revenaient plus souvent que d'autres). J'avais déjà entendu plusieurs fois le coup des côtelettes le jour des allocs (famille nombreuse oblige), leur re-rencontre plusieurs années après leur premier baiser..., mais j'ai découvert les combines pour ne pas payer l'électricité et d'autres aspects anarchistes assez drôles de mon aïeul.

A l'époque, mon homme et moi projetions de nous installer en Chine après mon stage, et nous nous étions dit que ce serait fantastique si maman et mamie venaient nous rejoindre pour au moins deux semaines de vacances. Je m'imaginais déjà, jouant le guide pour toutes les deux. Nous étions toutes trois pleines d'enthousiasme : je leur parlais des parcs, des temples, des restaurants, des marchés... Ma grand-mère avait fini le repas par une énorme assiette de beignets de fruits sous nos yeux médusés, parce qu'elle était extrêmement gourmande (comme ma mère et moi d'ailleurs, mais nous avions plutôt privilégié le sucré).

Ce voyage-là n'aura jamais lieu. Quand j'y pense, c'est étrange, mon premier voyage en Chine, ce n'était pas non plus seule que je voulais le faire. Et même mon apprentissage du chinois, ce n'est pas vraiment moi qui l'ai décidé. C'était la fin de la cinquième, je devais choisir ma troisième langue et j'hésitais entre le chinois et le latin. Je déteste choisir. Choisir, c'est éliminer tout un monde possible.

Finalement je consultai mon amie Polie, qui hésitait elle aussi. Nous prîmes la décision de nous inscrire dans les deux matières toutes les deux, mais à la rentrée, j'étais la seule à l'avoir fait. Et pendant cinq ans, nous avons suivi nos cours de chinois ensemble, (et moi mes cours de latin sans elle), en rêvant au jour où nous irions en Chine. A la fac, j'ai choisi le chinois, elle a choisi la médecine, mais le projet était toujours là, elle a même assisté à quelques cours avec moi.

A la fin de la première année, pendant les vacances d'été, elle a eu un accident de voiture et nous a quittés. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à elle. Notre meilleur ami Vincent s'est marié ce weekend, et nous, ses amis, étions tous joyeux, mais je sais que, même si nous avons encore du mal ne serait-ce qu'à prononcer qu'à prononcer son prénom, huit ans après, nous pensions tous la même chose, d'autant plus que ses parents, un des plus adorables couples du monde, étaient là.

Je voulais raconter mes souvenirs de Chine et voilà que ça tourne à la rubrique nécrologique : Polie, Mamie, Maman, mes trois compagnes de voyage hypothétiques dans le même cimetière...

Cela ne m'empêchera pas d'être heureuse. Le bonheur, pour moi, c'est une force qu'on a en soi, ça ne dépend pas des éléments extérieurs. Je suis horriblement triste, mais je suis heureuse.

Et j'ai des envies. J'ai envie de retourner en Chine, de retrouver cette atmosphère particulière, cette vie extérieure. C'est cela que je préfère là-bas, le fait que tout le monde vive dehors, le fait aussi que toutes les générations se mélangent. Je déteste notre ségrégation par âge. Peut-être justement parce que j'ai une famille très très nombreuse (14 oncles et tantes "directs" plus les maris, femmes, ex-maris, ex-femmes qui restent quand même des tontons-tatas, 39 cousins-cousines, des grands-oncles, des grands-tantes, des petits-cousins....) et que tout le monde s'est toujours mélangé, j'ai du mal à supporter cette volonté de séparer les jeunes et les vieux, les enfants et les adultes...

J'aime les parcs chinois parce que le matin, les personnes âgées y font leurs exercices, que la journée, elles y promènent leurs petits-enfants, jouent de l'accordéon, chantent, dansent et tracent des caractères sur le sol avec d'énormes pinceaux mouillés.

J'aime regarder les couples envahir le moindre espace libre le soir après le travail, pour danser la valse. J'aime les gens qui font les courses en pyjama ou en robe de soirée. J'aime les ados aux cheveux décolorés qui portent des pantalons roses pattes d'éph, les jeunes filles maigrichonnes avec leurs robes à volants et leurs ombrelles en dentelle.

J'aime la façon qu'ont les femmes d'enfourcher leur vélo sur le côté après un arrêt, les pantalons fendus des bébés, les vieux qui jouent aux échecs, leur bocal de thé posé à côté d'eux.

J'aime les chauffeurs de taxi. Le premier qui m'a emmenée m'a arnaquée, et m'a même proposé de venir vivre chez lui au lieu de gaspiller mon temps à aller à la fac. Il faisait un temps franchement dégueulasse, un ciel marron comme je n'en ai vus qu'à Pékin. Ce n'est pas une ville dont la beauté saute aux yeux, elle s'apprivoise petit à petit, son immensité est déconcertante. Pourtant, je m'y suis sentie très vite chez moi.

Quelques autres m'ont marquée : celui qui nous a longuement expliqué que ce n'était pas maintenant qu'il fallait venir en Chine, mais il y a vingt ans, quand tout était plus beau et plus authentique, celui qui nous a demandé ce qu'on venait faire là alors que la France est un pays tellement magnifique, celui qui avait un visage d'ange et qui n'osait pas nous parler, celui qui nous a demandé un supplément parce qu'il neigeait à Tianjin... Ceux qui nous parlaient du romantisme de la France, de Zidane, Platini, De Gaulle, Mitterrand et Napoléon, ceux qui nous pressaient de questions sur la France, les salaires, les relations hommes-femmes, la politique, ceux qui écoutaient des xiangsheng à la radio (des dialogues comiques pleins de jeux de mots incompréhensibles), ceux qui conduisaient comme des malades (tous en fait), ceux qui fumaient comme des pompiers, les taiseux, les bavards...

Pour en revenir à Mao, j'ai pas mal étudié son oeuvre (!) et je ne me risquerai pas à en parler ici. Le reportage est arrivé à la fameuse histoire des moineaux que tout le monde devait chasser, un des épisodes absurdes d'une période absurde. Il y a d'ailleurs une très belle scène de chasse aux moineaux dans Le cerf-volant bleu, si cela vous intéresse. Et à part la lecture de dizaine de bouquins et le visionnage de quelques films, la plus grande influence de Mao dans ma vie quotidienne, c'est ceci :

mon_r_veil

Mon réveil avec le bras du garde rouge qui bouge, âprement négocié sur le marché de Qianmen, au sud de la place Tiananmen... et dont je ne me sers pas, parce qu'il faut le remonter et que je n'y pense jamais.

"Notre grand guide
Notre grand dirigeant
Vive le Président Mao!"

Posté par Lu Fanni à 21:38 - Chine - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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