Je reprends donc ce que je disais : Roald Dahl est un auteur immoral. Et c'est ça qui est bon. Même son nom est une torture, on ne sait jamais comment le prononcer (ben oui, il est anglais d'origine suédoise norvégienne, et je ne parle pas le norvégien).

Mais parlons plutôt des romans, et pour commencer des romans pour enfants :

- Charlie et la chocolaterie, c'est génial, et je l'ai lu environ 100 fois entre mes 8 ans et maintenant, en grignotant des galettes St-Sauveur (pour la dernière partie, c'était plutôt entre mes 8 ans et mes 11 ans, quand j'étais une espèce d'asperge à lunettes qui mangeait comme deux hommes)... Mais c'est quand même l'histoire de gamins qui se font torturer sous l'oeil hilare d'un adulte déjanté (pour ceux qui ont juste vu le film, qui est assez fidèle tout de même, il n'y a absolument AUCUNE morale dans le bouquin, pas d'histoire de rédemption et de pardon filial du papa-dentiste qui n'existe d'ailleurs pas dans le livre, juste un gentil gamin flanqué d'un grand-père farfelu, des méchants gamins mal élevés qui se font bien corriger, et un génie esclavagiste complètement taré). Un des dialogues que je préfère, c'est quand la mère d'Augustus Gloops et Willy Wonka se disputent au sujet des qualités gustatives d'une hypothétique barre chocolatée parfumée à l'Augustus Gloop.

De toute façon, les trois-quarts des adultes de ses livres sont d'ignobles personnages : les deux gredins (avec la barbe qui sert de garde-manger), la méchante grand-mère de Georges Bouillon à qui son petit-fils fait avaler une potion dégueulasse et extrêmement dangereuse, les parents de Matilda qui l'abandonnent avec joie parce qu'ils n'ont rien à faire de cette petite surdouée (d'ailleurs, ça m'inquiète, il y a quelques années, je croisais souvent un couple qui était leur portrait tout craché : une grande blonde décolorée et grasse en robe léopard ou rose bonbon avec bas résilles, et un maigrichon avec moustaches et cheveux gras pelliculés, et ils ont disparu depuis un petit bout de temps), la tante Eponge et la tante Piquette...

Et tous les détails farfelus et complètement incongrus : les parents du petit James qui meurent écrasés par un rhinocéros au zoo de Londres, les meubles collés au plafond, les insectes cyniques, Mme Legourdin qui martyrise les enfants en les enfermant dans un placard tapissé de tessons, les géants qui mangent les enfants en faisant bien craquer les os, l'ascenseur de verre...

Et les Sorcières, alors? C'est peut-être le plus moral de tous. C'est l'histoire d'un petit orphelin (qui a perdu ses parents dans un accident de voiture), recueilli par sa fabuleuse et adorable grand-mère, qui boit de l'alcool et fume de gros cigares. Mais le grand congrès des sorcières a lieu dans l'hôtel de leurs vacances, et le pauvre garçon se retrouve changé en souris. Avec l'aide de sa grand-mère, il parvient à débarrasser l'hôtel des sorcières, mais il reste une souris. Et ça l'arrange bien finalement, parce qu'une souris, ça ne vit pas très longtemps, et ainsi il pourra mourir à peu près en même temps que sa mamie et ne pas se retrouver seul au monde. Dit comme ça, c'est très triste, mais à lire c'est très drôle et touchant.

Mais il ne faut pas oublier mon roman préféré, qui n'est pas du tout pour les enfants : Mon oncle Oswald.

Ou comment un épicurien devient millionnaire avant trente ans en ouvrant la première banque de sperme, clandestine et ne proposant que de la semence d'hommes illustres (Picasso, Proust, Shaw, Renoir, plusieurs rois...). Je vous livre quelques passages pour que vous puissiez en goûter l'humour décalé :

"Je constate que vous mâchez vos huîtres, dis-je.
- Pourquoi, que voudriez-vous que je fasse?
- Les avaler entières.
- Mais c'est ridicule!
- Au contraire, expliquai-je. Quand on mange des huîtres, le plaisir essentiel provient de la sensation que l'on éprouve lorsqu'elles glissent dans le gosier.
- Je n'en crois pas un mot.
- Et puis, le fait de savoir qu'elles sont effectivement vivantes au moment où on les avale ajoute énormément à ce plaisir.
- Pour ma part, je préfère ne pas y penser.
- Mias si, mais si, il le faut! En concentrant suffisamment son attention, on arrive parfois à sentir l'huître vivante se tortiller dans son estomac."
La moustache nicotinisée d'A.R Woresley fut agitée de soubresauts de plus en plus vifs. On aurait dit un petit animal poilu et nerveux s'accrochant à sa lèvre supérieure.

Et un passage un peu plus osé, au tout début du roman, quand le narrateur n'est qu'un jeune homme de 17 ans qui n'a connu, au sens biblique du terme, "qu'une soixantaine de jeunes londoniennes" et la fille de ses logeurs français :

Le voyage se déroula sans incident, sauf que le premier jour je rencontrai de nouveau une femme de grande taille. Cette fois c'était une Turque, immense et basanée, tellement couverte de bijoux de toutes sortes qu'elle tintinnabulait lorsqu'elle se déplaçait. La première idée qui me vint, ce fut qu'elle aurait trouvé sa place idéale au sommet d'un cerisier pour éloigner les oiseaux. Ma seconde idée, qui succéda à la première avec une étonnante rapidité, fut qu'elle avait un corps aux formes exceptionnelles. Les ondulations qui se produisaient au niveau de sa poitrine étaient si superbes que j'eus l'impression, alors que je la contemplais sur le pont, d'être un voyageur parcourant le Tibet et découvrant pour la première fois les hauts sommets de l'Himalaya. La femme me rendit mon regard, le menton levé d'un air arrogant, et ses yeux m'inspectèrent avec lenteur de la tête aux pieds, puis inversement. Une minute plus tard, elle franchit tranquillement l'espace qui nous séparait, et m'invita à prendre un verre d'absinthe dans sa cabine. Je n'avais encore jamais entendu parler de ce breuvage, mais j'acceptai volontiers ; je restai tout aussi volontiers, et ne ressortis de la cabine que trois jours plus tard, quand nous fîmes escale à Naples. [...]
Lorsqu'enfin nous fûmes à l'abri dans la baie de Naples, je dis en quittant la cabine : "Eh bien, je suis sacrément content que le bateau ait jeté l'ancre. C'est une sacrée tempête que nous avons essuyée, pas vrai?
- Mon cher garçon, répondit-elle, accrochant à son cou encore un lourd collier, la mer a été calme comme de l'huile.
- Ah non, madame, protestai-je. Il y a eu une tempête épouvantable!
- Ce n'était pas une tempête, fit-elle. C'était moi."

J'espère que cela vous aura donné l'envie d'en lire plus...